Jean-Philippe Tjibaou

Jean-Philippe Tjibaou réalise ici une pirogue dans le cadre de  » Bwakalaa’m move  » – « Le mouvement de ta pirogue ».
C’est lors du 4ème festival des Arts du Pacifique qu’il a mis la pirogue à l’eau pour effectuer une traversée

Originaire de Hienghène, Jean-Philippe Tjibaou est de ces sculpteurs pour qui la création est une façon de retrouver un chemin effacé par le temps. La sculpture est un acte refondateur qui relie les hommes, entre passé et avenir. Son travail pose la question de l’œuvre au sens occidental, puisque ses sculptures sont des pirogues donc des « objets » destinés à être utilisés quotidiennement.

Il faut se rendre à l’évidence, la sculpture kanak affirme un autre ordre esthétique où la dimension artistique reste indissociable de l’espace, du temps et du passage inter générationnel. Le sculpteur est un passeur, le geste est guidé par d’autres motivations : celles de la parole, du partage, et de l’affirmation identitaire. La sculpture est une écriture en trois dimensions, c’est un véhicule narratif.

LAB : Jean-Philippe, que voulez-vous affirmer par la pirogue ?

JMT :J’ai grandi avec pour consigne « Votre travail pour l’indépendance c’est aller à l’école ». En sortant  de l’école, j’ai pris conscience qu’on me laissait poursuivre ma route. Je me suis ensuite formé à la sculpture au centre culturel Goa Ma Bwarhat, à Hienghène, et la pirogue est devenue pour moi un symbole de liberté, une affirmation pour l’indépendance. Aujourd’hui on va préférer acheter une plate très chère alors qu’on a la liberté de faire nos pirogues  avec nos mains et de retrouver des gestes qui font partie de notre culture. J’essaie de mettre quelque chose dans la tête des sculpteurs et que ça fasse son chemin. Pour les jeunes, la pirogue est un projet de sculpture assez abordable. Sculpter c’est enlever de la matière. La pirogue c’est précisément cela, évider un tronc, maîtriser la gouge. Il n’y a qu’un endroit où les jeunes ne doutent pas que ça puisse flotter. C’est à l’île des Pins car là-bas le chemin ne s’est pas effacé. Alors, ce que je fais c’est montrer l’évidence : ça flotte, c’est à nous et le chemin n’est pas si loin. Sculpter une pirogue c’est retrouver une sorte de pédagogie de la  liberté, s’en garder une part que l’on peut partager.

LAB : D’hier à aujourd’hui vous semblez retisser un lien qui a été rompu. Est-ce juste ?

JMT : « Le jour de l’indépendance, il ne faut pas qu’il en manque une seule », est une autre consigne depuis 2003. Où retrouve-t-on la pirogue ? Sur la pièce de dix francs ! On la voit flotter devant la poule à Hienghène. Mais ce n’est qu’une image. Est-ce que c’est fini, est-ce que ça veut dire que c’est enfermé dans une mémoire figée ? Non je ne voulais pas de ça. Toutes les pirogues du passé doivent renaître, aucune ne doit manquer. Il ne faut pas qu’il manque celle qui est sur la pièce de dix francs ! Un maître maori m’a dit un jour qu’on était des « natural carvers ». Nous devons prendre du monde sur la route et faire ce que nous sommes. J’ai fait 38 pirogues. Des pirogues de rivière. Aucune n’a été achetée mais je sais qu’avec ces sculptures j’ai placé des règles qui participent à la construction du pays. C’est un partage avec tous les enfants. En faisant ce chemin j’ai noué des choses. Je sais que ça va continuer.

LAB : La dernière pirogue, celle de Quai des Arts, était-ce un défi ?

JMT : En fait, on pourrait parler des deux dernières car l’association dont je fais partie en a aussi fait une à Hienghène pour le Festival des Arts Mélanésiens. Pour donner de la force au bout de manou, ces  deux pirogues étaient importantes, c’est ce que nous appelons « bwakalaa’m move », le mouvement de ta pirogue. À Nouméa, la performance c’était de faire vite même si le voyage entre le Quai James-Cook et le Centre culturel Tjibaou était une vraie aventure. Je ne savais pas comment ma pirogue allait réagir en mer, c’était la première fois ! La coupe des pointes à la manière des pirogues de l’île des Pins a transformé notre bateau de rivière. On a fait escale à l’Anse Vata, et le lendemain on a affronté la houle jusqu’au centre. Même si on était que deux à l’arrivée, dans la pirogue il y avait aussi tout ceux qui ont participé à sa construction.

LAB : La pirogue a été baptisée Vaness. Pourquoi ? Le jour où je suis allé été voir le bois chez le fournisseur, à la fin de la discussion je lui ai dit que je lui laissais le choix du nom pour la Pirogue.

JMT : « Ah ben c’est drôle ça ! » m’a-t-il dit. « Je pensais justement à une grande copine avec qui on faisait beaucoup de sport ; elle était à Sydney depuis un petit moment, Et puis elle s’est suicidée la semaine dernière parce que son chéri l’a quittée. Est-ce que tu penses que c’est possible de prendre Vaness comme nom pour la pirogue ? »

– « Puisque que je vous ai laissé le choix, on fait comme ça. »

– « Ben merci beaucoup. »